Le café de la rue des Carmes
Tu ne le savais pas encore, mais ce matin-là, en poussant la porte du café de la rue des Carmes, tu es entrée dans ma vie comme on entre dans une pièce qu’on cherchait depuis toujours. Il pleuvait, de cette pluie fine de novembre qui ne mouille pas vraiment mais qui donne aux vitrines un air de veille de fête. Tu portais ce pull bleu — celui que je reconnais aujourd’hui sur la photo gardée dans mon portefeuille — et tes cheveux collaient un peu à ta tempe.
Je n’ai pas su quoi dire. Moi qui avais toujours réponse à tout, moi que mes amis appelaient pour trouver les mots des grandes occasions, je suis resté là, ma tasse suspendue à mi-chemin, et j’ai renversé mon café sur le comptoir. Tu as ri. Pas un rire poli, pas un rire de circonstance : un rire entier, qui plissait tes yeux et découvrait cette petite dent de travers que tu détestes et que j’aime plus que tout.
« Vous devriez peut-être vous asseoir », as-tu dit en tendant une poignée de serviettes en papier. Et je me suis assis. Voilà toute la vérité de notre histoire, celle que je raconte mal quand on me la demande aux dîners : je me suis assis ce matin-là, en face de toi, et je ne me suis jamais vraiment relevé depuis.
